Introduction
Aujourd’hui, nous allons nous arrêter sur une conférence grand public donnée par Stéphane Tirard (né en 1961)1.Pour l’année de sa naissance, voir la notice IdRef qui lui est associé : https://www.idref.fr/05577170X.
, Professeur d’épistémologie et d’histoire des sciences de la vie et de la médecine au Centre François Viète d’épistémologie et d’histoire des sciences et des techniques 2.Centre qui, comme le rappelle Stéphane Tirard dans sa conférence, dispose de deux sites : un site à Nantes et un site à Brest.
, rattaché à la Faculté des sciences et des techniques de Nantes Université.
Le biais disciplinaire en science
Dans le cadre de la vulgarisation scientifique, je trouve le profil de Stéphane Tirard assez intéressant, dans ce sens qu’un historien et épistémologue est contraint, en quelque sorte, de maintenir un point de vue neutre, peut-être moins biaisé que celui d’un physicien, d’un chimiste ou d’un géologue qui aurait travaillé directement sur la question des origines de la vie, et qui se contenterait de présenter ses propres travaux ainsi que le cadre conceptuel (hypothèses et expériences) qui lui conviennent le mieux. C’est d’autant plus approprié que la conférence d’un historien soit la toute première analysée sur ce blog, puisque l’attitude de l’historien3.Nous apprécions également les attitudes respectives du journaliste, ou du chroniqueur, voire du sociologue.
est celle que nous souhaitons vraiment émuler autant que faire se peut (la formation scientifique en moins, malheureusement) face aux idées scientifiques sur les origines de la vie qui ont été présentées au fil des siècles.
Dès lors, avant de revenir brièvement sur les propos tenus par Stéphane Tirard dans cette conférence, je ne résiste pas à un petit aparté historique. En 1794, le physicien allemand Ernst Chladni (1756-1827) s’amusait déjà de ce quasi-réflexe qu’il observait chez les scientifiques de différentes disciplines qui travaillaient sur l’origine des météorites :
« Au vu de la diversité des explications, il est remarquable que beaucoup de savants expliquent volontiers les phénomènes naturels par ce dont ils se sont beaucoup occupés […] »4.Ben dieser Verschiedenheit der Erklärungsarten ist merkwürdig, daß viele Naturforscher gern Naturerscheinungen aus dem erklären, womit sie sich sehr beschäfftiget haben; […]“
Ernst Chladni (1794). Ueber den Ursprung der von Pallas gefundenen und anderer ihr ähnlicher Eisenmassen und über einige damit in Verbindung stehende Naturerscheinungen, page 22.
La conférence de Stéphane Tirard, qui a eu lieu au centre Oceanopolis de Brest, il y a un peu plus de 18 mois maintenant (le 5 novembre 2024 précisément) s’intitulait « Étudier les origines de la vie sur la Terre : Quand la science se fait historienne » et est disponible en intégralité (1h27min) sur YouTube. La conférence en elle-même commence à 1 min 4 s dans la vidéo et elle est suivie d’une séance de questions à l’intervenant (à partir d’1h 10 min 6 s dans la vidéo).
Dans son contenu, cette conférence est assez similaire à celle (beaucoup plus courte) qu’il a donné dans le cadre du cycle de conférences « Physique et Philo », organisé à l’Université Paris Diderot (Paris 7) le 17 juin 2013. À ma connaissance, cette conférence de 2013 n’est malheureusement plus disponible sur internet.
Personnellement, j’apprécie particulièrement ce genre de configuration : une longue conférence, avec un seul et unique intervenant. Le sujet des origines de la vie est parfois vulgarisé lors d’une interview à la radio, mais c’est souvent avec plusieurs autres intervenants très différents et des intermèdes musicaux. Il arrive que l’expert ou l’experte de la question ne puisse répondre que par de courtes séquences de 20 à 45 secondes (lorsqu’on lui pose une question directe), pour un total de 4 minutes de parole sur une émission de 40 minutes. Lors d’un débat ou une table ronde5.Je pense notamment à la quatrième édition du Forum annuel « Que reste-t-il à découvrir ? » du CNRS, organisé le samedi 19 novembre 2016, de 14h30 à 16h à la Cité des échanges, à Marcq-en-Baroeul (département du Nord). Il était consacré cette année-là aux origines de la vie et Stéphane Tirard y avait participé. La vidéo est disponible sur YouTube.
entre deux intervenants (ou davantage), le charisme et parfois même la confrontation des idées6.J’oppose ici une présentation charismatique a une présentation froide et précise des données. Aussi, la confrontation des idées dans un débat augmente considérablement selon moi le risque d’utilisation de sophismes à répétition.
l’emportent sur la présentation calme et posée du point de vue d’une seule personne, comme le permet une conférence suffisamment longue. J’apprécie d’autant plus cette configuration longue que dans le cas de la conférence qui nous occupe, la séance de questions a été conservée également.
Buffon et les “molécules organiques”
À partir de 3 min 50 sec dans la vidéo, le premier individu sur lequel Stéphane Tirard souhaite attirer notre attention est Georges-Louis Leclerc (1707-1788), comte de Buffon. Il s’agit d’un célèbre naturaliste français, auteur d’une œuvre proprement monumentale, avec des dizaines d’ouvrages publiés tout au long de sa vie. À propos du tome 2 de son Histoire naturelle, générale et particulière, Stéphane Tirard évoque la notion de « molécule organique », expression que Buffon invente, mais qui possède à l’époque un sens très différent de celui qu’on lui prête aujourd’hui7.Aujourd’hui, les molécules organiques sont les objets de la chimie organique, qui est définie depuis la seconde moitié du XIXe siècle simplement comme « la chimie des composés du carbone ».
. Voilà ce que Stéphane Tirard nous en dit (à 6 min 9 sec dans la vidéo) :
« Il considérait que les êtres vivants étaient constitués par des petites entités microscopiques, indestructibles, éternelles en fait ; enfin, existant depuis le commencement de la Terre (nous expliquera-t-il à un moment dans son œuvre) : les molécules organiques. Donc, vous imaginez que nous sommes, selon Buffon, constitués de petites molécules organiques microscopiques, qui sont indestructibles et lorsque nous décédons, eh bien, ces molécules organiques retournent évidemment à la terre. Elles pourront être puisées par des plantes ; les plantes seront mangées par des animaux et ainsi, les molécules organiques circulent depuis que des espèces sont présentes à la surface de la Terre ».
Dans ses Époques de la nature (1779), Buffon propose un âge de la planète (75 000 ans) et Stéphane Tirard revient également sur cette histoire, en le comparant avec le point de vue exprimé dans le premier tome de son Histoire naturelle, générale et particulière, publié 30 ans auparavant (en 1749). Il évoque également avec beaucoup d’emphase le 5e supplément à l’Histoire naturelle publié en 1778.
Les prémices de la pensée évolutionniste et le débat sur la génération spontanée
À partir de 13 min 59 s dans la vidéo, Stéphane Tirard présente les idées d’un deuxième individu, en la personne de Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829). En particulier, il revient sur la nature des premiers êtres vivants selon Lamarck, présentée en 1802 dans son ouvrage dont le titre partiel est Recherches sur l’organisation des corps vivants. Stéphane Tirard mentionne aussi l’importance des efforts dans le transformisme de Lamarck, tel qu’exprimé dans son ouvrage intitulé Philosophie zoologique, publié en 1809.
À partir de 25 min 47 s dans la vidéo, Stéphane Tirard revient sur le débat entre Louis Pasteur (1822-1895) et Félix Archimède Pouchet (1800-1872) à propos de la génération spontanée, c’est-à-dire l’idée que dans des conditions particulières, des micro-organismes peuvent émerger spontanément de mélanges variés de matières putrescibles. C’est un débat fascinant sur lequel nous reviendrons dans un article dédié. Il y a une remarque de Stéphane Tirard à ce propos que j’aimerais nuancer, lorsqu’il déclare (à 28 min 14 s dans la vidéo) :
« […] Pasteur fait une grande conférence à La Sorbonne8.Conférence du 7 avril 1864. Voir : Louis Pasteur (1864). « Des générations spontanées« , Revue des cours scientifiques de la France et de l’étranger, 1re année, n° 21 (23 avril 1864), pages 257-265 (9 pages). Disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k215070d/f260.item dans laquelle il explique que les générations, il les cherche mais il ne les trouve pas. La foule applaudit. À partir de ce moment-là, en France, il est pratiquement impossible de prétendre que les générations spontanées existent ».
C’est une vision très courante, a fortiori chez les vulgarisateurs, de présenter les choses d’une manière aussi catégorique dans le cas de la France. Cependant, lorsqu’on lit les débats sur la génération spontanée, on observe d’autres controverses impliquant Louis Pasteur, qui ont suivi directement celle avec Félix Archimède Pouchet. On peut citer par exemple celle avec Alfred Donné (1801-1878) entre 1863 et 1866, celle avec Victor-Amédée Meunier (1817-1903) en 1865, celle avec Edmond Frémy (1814-1894) en 1871 et 1872 autour de l’hémiorganisme, ou encore celle avec Auguste Trécul (1818-1896) autour du Bacillus amylobacter entre 1865 et 1877 (!). Sans compter la controverse internationale en plusieurs épisodes dans laquelle Pasteur était impliqué, en opposition aux travaux sur les générations spontanées de Henry Charlton Bastian (1837-1915).
Tout ça pour dire qu’au moment de sa conférence d’avril 1864, Louis Pasteur n’était pas du tout au bout de ses peines en ce qui concernait les travaux, en France comme ailleurs, sur les générations spontanées, loin de là !9.Pour les lecteurs et lectrices intéressés, Julien Costantin (1857-1936) a fourni un compte-rendu très détaillé de ces controverses à répétition dans son ouvrage Origine de la vie sur le globe, paru en 1923.
À partir de 29 min 32 s dans la vidéo, la partie suivante de la conférence de Stéphane Tirard est consacrée à Charles Darwin (1809-1882). Il mentionne le voyage du Beagle, le fait qu’il a réfléchi à son livre De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle pendant plus de 20 ans et le coup d’accélérateur qu’avait provoqué Alfred Russel Wallace (1823-1913)10.Pour en savoir plus sur le personnage d’Alfred Russel Wallace, je vous encourage vivement à écouter l’émission de France Inter du 2 juillet 2025 : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-vie-a-portee-de-main/la-vie-a-portee-de-main-du-mercredi-02-juillet-2025-5360633 qui travaillait sur une hypothèse tout à fait similaire11. Alfred Russel Wallace (1855). « On the law which has regulated the introduction of new species« , Annals and Magazine of Natural History, Volume 16, n° 93 (February 1855), pages 184-196 (13 pages). Charles Darwin et Alfred Wallace ont d’ailleurs publié ensemble une première publication sur l’origine des espèces par sélection naturelle en 1858Charles Darwin, Alfrend Wallace (1858). « On the Tendency of Species to form Varieties; and on the Perpetuation of Varieties and Species by Natural Means of Selection« , Journal of the Proceedings of the Linnean Society of London. Zoology, Volume 3, Issue 9 (August 1858), pages 45-62 (18 pages). https://doi.org/10.1111/j.1096-3642.1858.tb02500.x .
Un autre avantage que Charles Darwin avait sur Wallace, c’est l’héritage familial qui lui venait de son grand-père. Ce que j’entends par là, c’est qu’Erasmus Darwin (1731-1802) aurait écrit à propos d’un processus d’évolution dans son livre Zoonomia (1794) et son poème Temple of Nature, bien que je n’ai pas encore pu lire les sources primaires à ce sujet. Autre point intéressant, Stéphane Tirard évoque subrepticement la formation de Charles Darwin en géologie. Je trouve que Stéphane Tirard n’insiste pas suffisamment sur ce point. On pourrait peut-être ajouté que Charles Darwin a lu Principles of Geology de Charles Lyell pendant le voyage du HMS Beagle dans les années 1830. Ce livre a sans doute profondément influencé sa manière de penser les changements graduels dans la nature et la très grande ancienneté de la Terre. Dans ce contexte, il est intéressant de rappeler un petit extrait d’un ouvrage que l’un des pères de la géologie moderne, James Hutton (1726-1797), a écrit dès 179414.James Hutton (1794). An Investigation of the Principles of Knowledge and of the Progress of Reason, from Sense to Science and Philosophy, page 501. :
« […] si un corps organisé ne se trouve pas dans la situation et les circonstances les mieux adaptées à sa conservation et à sa propagation, alors, en concevant une variété indéfinie parmi les individus de cette espèce, nous devons être assurés que, d’une part, ceux qui s’écartent le plus de la constitution la mieux adaptée seront les plus exposés à périr, tandis que, d’autre part, les corps organisés qui se rapprochent le plus de la meilleure constitution pour les circonstances présentes seront les mieux aptes à se perpétuer, en se conservant eux-mêmes et en multipliant les individus de leur race. »15.“[…] if an organised body is not in the situation and circumstances best adapted to its sustenance and propagation, then, in conceiving an indefinite variety among the individuals of that species, we must be assured, that, on the one hand, those which depart most from the best adapted constitution, will be most liable to perish, while, on the other hand, those organised bodies, which most approach to the best constitution for the present circumstances, will be best adapted to continue, in preserving themselves and multiplying the individuals of their race.”
On peut tout à fait voir dans cet extrait, plus de 60 ans avant De l’origine des espèces, l’idée de sélection naturelle.
Darwin et la question des origines de la vie
Ensuite, Stéphane Tirard nous dit que Darwin ne spécule sur les origines de la vie qu’à deux reprises : dans le dernier paragraphe de la première édition de son De l’origine des espèces, en novembre 1859 et dans une correspondance privée datée du 1er février 1871 à un ami, le botaniste Joseph Dalton Hooker (1817-1911) :
« […] On dit souvent que toutes les conditions nécessaires à la première apparition d’un organisme vivant sont aujourd’hui réunies, et qu’elles l’ont toujours été lorsqu’elles pouvaient l’être. — Mais si (et quel grand si !) nous pouvions concevoir qu’au sein d’une petite mare tiède, contenant toutes sortes de sels ammoniacaux et phosphoriques, avec de la lumière, de la chaleur, de l’électricité, etc., un composé protéique se soit formé chimiquement, prêt à subir des transformations encore plus complexes, de nos jours une telle substance serait instantanément dévorée ou absorbée, ce qui n’aurait pas été le cas avant l’apparition des êtres vivants. […] »16.“[…] It is often said that all the conditions for the first production of a living organism are now present, which could ever have been present.— But if (and oh what a big if) we could conceive in some warm little pond with all sorts of ammonia and phosphoric salts,—light, heat, electricity etc. present, that a protein compound was chemically formed, ready to undergo still more complex changes, at the present day such matter would be instantly devoured, or absorbed, which would not have been the case before living creatures were formed. […]”
Bien qu’ils aient été publiés à titre posthume dès 1887, ces propos que Charles Darwin à échangé par courrier avec John Hooker sont restés relativement peu connus, jusqu’à ce qu’en mars 1950, le microbiologiste Garrett James Hardin (1915-2003) leur consacre un court article qui a bénéficié d’une certaine notoriété dans la petite communauté de chercheurs s’intéressant aux origines de la vie.17.Garrett Hardin (1950). « Darwin and the Heterotroph Hypothesis« , The Scientific Monthly, Volume 70, n° 3 (March 1950), pages 178-179 (2 pages). https://www.jstor.org/stable/19973
Le point de vue présenté ci-dessus par Darwin, qui imagine la formation d’une forme primitive de la vie a une époque reculée de l’histoire de la Terre, ressemble beaucoup au point de vue proposé un peu plus tôt, en septembre 1870, par Thomas Henry Huxley, un autre collaborateur de Charles Darwin18.Thomas Henry Huxley (1871). « Presidential Address« , pages 83-84. In: Report of the Fortieth Meeting of the British Association for the Advancement of Science; held at Liverpool in September 1870. London: John Murray, 1871. :
« […] s’il m’était donné de regarder au-delà de l’abîme du temps consigné par les archives géologiques, jusqu’à cette période plus reculée encore au cours de laquelle la Terre traversait des conditions physiques et chimiques qu’elle ne pourra jamais plus connaître, pas plus qu’un homme ne peut se souvenir de sa petite enfance, je m’attendrais à être le témoin de l’évolution d’un protoplasme vivant à partir d’une matière non vivante. Je m’attendrais à le voir apparaître sous des formes d’une très grande simplicité, douées, à l’instar des champignons actuels, de la faculté de produire un nouveau protoplasme à partir de substances telles que les carbonates, oxalates et tartrates d’ammonium, les phosphates alcalins et terreux, ainsi que l’eau, sans le secours de la lumière. […] »19.“[…] if it were given me to look beyond the abyss of geologically recorded time to the still more remote period when the earth was passing through physical and chemical conditions, which it can no more see again than a man can recall his infancy, I should expect to he a witness of the evolution of living protoplasm from not living matter. I should expect to see it appear under forms of great simplicity, endowed, like existing Fungi, with the power of determining the formation of new protoplasm from such matters as ammonium carbonates, oxalates and tartrates, alkaline and earthy phosphates, and water, without the aid of light. […]”
Outre le fait que Charles Darwin propose de multiples sources d’énergie disponibles, il évoque également un point essentiel. Selon lui, la vie étant déjà apparue, en « mangeant » les molécules organiques formées de manière abiotique, elle empêche la vie de réapparaître.
Reprenons le fil de la conférence. Stéphane Tirard affirme d’une manière qui nous semble a priori péremptoire (à 37 min 38s dans la vidéo) : « Il n’en parle plus des origines de la vie ». En fait, Charles Darwin a discuté de manière beaucoup plus régulière de cette question, en discutant parfois, dans sa correspondance privée, les débats sur la génération spontanée au Royaume-Uni. Voir à ce sujet la publication de Juli Peretó et collaborateurs20.Juli Peretó, Jeffrey L. Bada, Antonio Lazcano (2009). « Charles Darwin and the Origin of Life« , Origins of Life and Evolution of Biospheres, Volume 39, pages 395-406 (10 pages)., à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin.
Une période de silence scientifique, vraiment ?
Stéphane Tirard déclare (à 42min 9s dans la vidéo) :
« […] des propos sur les origines de la vie dans la fin des années du XIXe siècle [jusqu’au] début du XXe [siècle] qui ne sont pas très détaillés, en fait. Les gens parlent, décrivent un petit peu ce qu’avait fait Darwin : complexification de la matière. La chimie organique se développe, donc les propositions d’évolution de la matière organique sont de plus en plus précises. Mais ce n’est pas tellement détaillés ; vous trouvez une demi-page, une page dans les ouvrages de biologie dans le meilleur des cas. Et les choses changent dans les années 1920, avec deux personnages, qui sont Alexandre Ivanovitch Oparine […] et John Burdon Sanderson Haldane […]. »
Là encore, il s’agit d’une opinion largement partagée par les vulgarisateurs et vulgarisatrices de ces questions des origines de la vie. Cependant, il me semble que cette opinion a été forgée a posteriori par les chercheurs au sortir de la Seconde guerre mondiale, à commencer par John Desmond Bernal (1901-1971) dès les années 1940.
L’hypothèse Oparine-Haldane passée totalement inaperçue
Voilà ce que Melvin Calvin (1911-1997) pouvait en dire en octobre 195821.Melvin Calvin (octobre 1958). « Round trip from space« , pages 6-7.
Ce document est disponible sur la plateforme eScholarship de l’Université de Californie (qui regroupe 10 campus, à
Berkeley, Los Angeles, San Diego, Davis et ailleurs) : https://cloudfront.escholarship.org/dist/prd/content/qt6ts3w497/qt6ts3w497.pdf :
« […] Comme la plupart d’entre vous le savent, pendant plus de soixante ans, les scientifiques — et en particulier les chercheurs expérimentateurs — se sont abstenus de toute discussion sérieuse sur la question de l’origine de la vie. En réalité, on considérait qu’il s’agissait d’une activité peu respectable. […]
Bien que Pasteur se soit opposé à la formulation darwinienne de l’évolution, en grande partie pour des raisons religieuses, je soupçonne qu’il savait consciemment, ou ressentait intuitivement, que la doctrine darwinienne était, sur le plan conceptuel, en contradiction avec la conclusion à laquelle l’avaient conduit ses expériences. Une recherche dans les écrits de Darwin n’a révélé aucune mention de son opinion concernant les conclusions auxquelles Pasteur était parvenu en 1864.
Quoi qu’il en soit, durant les quelque soixante années qui suivirent, comme je l’ai déjà indiqué, il ne semble y avoir eu pratiquement aucune discussion sérieuse sur l’origine de la vie, ou sur la génération spontanée. Entre la publication, en 1870, par Alexander Winchell, professeur de géologie, de zoologie et de botanique à l’Université du Michigan, d’un ouvrage intitulé Sketches of Creation (Esquisses de la Création), et la déclaration faite en 1928 par J. B. S. Haldane, professeur de biologie, il ne paraît y avoir eu aucune tentative sérieuse de répondre à la question de l’origine de la vie dans le cadre conceptuel de la science de l’époque. […] »22.“[…] As most of you know, for a period of over sixty years any serious discussion of the question of the origin of life was not indulged in by scientists, particularly by experimental scientists. In fact, it was considered a disreputable kind of activity. […]
While Pasteur opposed the Darwinian formulation of evolution, largely on religious grounds, I suspect that he either knew consciously, or felt instinctively, that the Darwinian doctrine was conceptually in conflict with his experimental conclusion. A search of the works of Darwin has revealed no mention of his opinion of the conclusions that Pasteur reached in 1864.
In any case, for over sixty years thereafter, as I mentioned earlier, there appeared practically no serious discussion of the origin of life, or spontaneous generation. Between the publication in 1870 by Alexander Winchell, a professor of geology, zoology and botany at the University of Michigan, of a book entitled, « Sketches of Creation » and the statement by J.B.S. Haldane, professor of biology, in 1928, there appears to be no serious attempt to answer the question of the origin of life within the context of the science of the period. […]”
En fait, le petit opuscule qu’Alexandre Oparine a publié en novembre 1923 (1924 inscrit sur la couverture) n’était pas connu de la communauté international (et nous n’avons aucune preuve qu’il ait été connu de la communauté scientifique même en Union soviétique) avant le deuxième Symposium international sur les origines de la vie, organisé aux États-Unis fin octobre 196323.Fox, Sidney W. (éd.), The Origins of Prebiological Systems and of Their Molecular Matrices: Proceedings of a Conference Conducted at Wakulla Springs, Florida, on 27–30 October 1963. New York : Academic Press, 1965. DOI: https://www.doi.org/10.1016/C2013-0-12108-3 , au cours duquel Oparine et Haldane se rencontrent pour la première et dernière fois.
En 1967, John Desmond Bernal produira la première traduction en anglais, autorisée par Alexandre Oparine lui-même, de son article de 1924. Il le fera même succédé d’une reproduction à l’identique de l’article de J. B. S. Haldane.
L’article beaucoup plus court que John Burdon Sanderson Haldane24.J. B. S. Haldane (1929). « The Origin of Life« , Rationalist Annual, Volume 148, pages 148-153 (6 pages)., quant à lui, était en fait assez similaire, dans son contenu, à d’autres contributions antérieures, comme celle de Frederick George Donnan (1870) ou Victor Clarence Vaughan (1851-1929)25.Dans les semaines et les mois qui viennent, nous reviendrons dans d’autres articles sur cette fascinante histoire.. En outre, tout comme le petit ouvrage d’Oparine, il a été inconnu de la communauté scientifique pendant près de 20 ans, avant qu’il ne soit rediscuté à partir de la fin des années 1940.
Il nous paraît sans doute plus intéressant de voir quelles contributions scientifiques sur les origines de la vie étaient connue et discutée, voire relativement célèbres à l’époque, plutôt que celles dont l’intérêt n’a été redécouvert qu’a posteriori. Par conséquent, sur ce blog, nous nous attacherons à apporter un regard critique sur cette tendance moderne à dénigrer quelque peu la valeur des hypothèses développées dans ce fameux intervalle de temps d’une soixantaine d’années, en déterrant de l’oubli toutes ces contributions qui ont connu une certaine notoriété à l’époque, mais qui ont été, progressivement, quasiment effacées (à quelques exceptions près) de la réflexion historiographique sur le sujet. C’est une des raisons pour lesquelles ce blog est né.
Il y a un autre point qu’il nous paraît important de souligner. Après son article de 1929, il faudra attendre 1954 pour que J. B. S. Haldane publie à nouveau sur les origines de la vie. Ainsi, il se contentera par exemple de republié l’article de 1929, tel quel, dans plusieurs collections de ses essais, au moins en 193226. J. B. S. Haldane (1932). « The Origin of Life« , In: The Inequality of Man and other Essays, Harmondsworth: Penguin Books, pages 145-156 (12 pages). https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.59251/page/n143/mode/2up
, 193327.J. B. S. Haldane (1933). « The Origin of Life« . In: Science and human life, New York: Harper, pages 142-154 (13 pages).
https://books.google.com/books?hl=pl&id=0JQ1AAAAIAAJ et 193428.J. B. S. Haldane (1934). « The Origin of Life« . In: Fact and Faith, London: Watts & Co., pages 37-49 (13 pages).
https://archive.org/details/dli.ernet.247200/page/37/mode/2up (ce qui n’empêchera pas son article de passé complètement inaperçu au début). En revanche, Alexandre Oparine se consacre très largement à cette question et fera régulièrement des contributions dans ce domaine dès 1918 et jusqu’à la fin de sa vie. En particulier, il publiera en 1936 un livre dans lequel il développe sur plusieurs centaines de pages son hypothèse des années 1920. Cet ouvrage le rendra rapidement célèbre, quasiment dès sa traduction en anglais, qui paraîtra en avril 1938. Là encore, ce n’est pas son opuscule de 1924, mais son livre de 1938 qui sera abondamment cité en premier par le reste de la communauté scientifique.
Les travaux fondateurs du XXe siècle et les autres hypothèses modernes
Nous reviendrons largement, dans d’autres articles sur les travaux que Stéphane Tirard présente ensuite, à savoir, ceux de Melvin Calvin en 1951 (à partir de 47 min 35 s dans la vidéo) en 1951 et ceux de Harold Urey (1893-1981) et Stanley Miller (1930-2007) en 1952 et 1953 respectivement.
Stéphane Tirard évoque ensuite l’abandon de l’hypothèse d’une atmosphère primitive réductrice qu’il situe « au début des années 1970 ». Nous avons écrit un article sur cette question.
Il évoque également brièvement l’hypothèse dite du « monde à ARN » (expression inventée par Walter Gilbert en 1986), à partir de 57 min 32 s dans la vidéo, ainsi que l’idée d’une vie basée sur les argiles, telles qu’imaginée par Graham Cairns-Smith à partir de 1966 (à 1h 46s dans la vidéo).
Questions du public et limites de la vulgarisation
Le dernier détail sur lequel je voudrais m’arrêter dans ce résumé analytique, c’est la séance de questions. Il y en a deux en particulier, qui ont particulièrement éveillé mon intérêt :
À 72′22″ dans la vidéo :
À propos de l’expérience de Miller, en 1953, qui a permis d’obtenir des acides aminés… Est-ce que depuis cette époque là (c’était en 1953, ça fait quand même plus de 70 ans), il y a eu d’autres expériences dans le même type de recherches et est-ce qu’on a pu obtenir quelque chose de nouveau ?
À 76′34″ dans la vidéo :
On a vu 1986 [le « monde à ARN »], mais qu’est-ce qui s’est passé depuis 1986 ? On s’arrête ? On est en 2024. On recherche… Je ne sais pas, peut-être qu’il y a des articles, peut-être, qui ont été fait, je ne sais pas, sur les 5 dernières années ?
C’est la question très courante : « Qu’a-t-on découvert depuis l’expérience de Miller ? » et une question de mon point de vue encore plus intéressante et peut-être plus difficile encore pour qui tente d’y répondre : « Quels sont les articles les plus importants ces 5 dernières années ? ».
Dans une conférence sur l’histoire de l’étude scientifique des origines de la vie sur la Terre, rares sont les scientifiques qui prennent la peine d’évoquer les recherches les plus récentes. En général, dans ce contexte on évoque au moins Oparine (parfois Haldane), à coup sûr Miller (parfois Urey) et c’est déjà là la majeure partie des chercheurs qui sont cités nommément dans ce type de conférence.
Il y a clairement eu des papiers fascinants ces 5 dernières années dans le domaine. Malgré tout, je trouves la question extrêmement intéressante, parce qu’elle n’est finalement pas si triviale que cela si on essaye, pour y répondre, d’y attacher des critères objectifs.
Je crois que personne à l’heure actuelle ne peut prétendre connaître tout ce qui se passe dans ce domaine scientifique particulier. À titre personnel, je suis de très près (quasiment de publication en publication), les travaux des laboratoires dont j’apprécie particulièrement les travaux. Mais les laboratoires en question restent peu nombreux.
Stéphane Tirard évoque l’influence des agences spatiales et notamment de la NASA, dans le financement des travaux sur les origines de la vie et nous consacrerons d’ailleurs bientôt un article sur cette situation particulière.
Un regard d’historien aussi rare qu’appréciable
C’est la deuxième fois que j’ai eu le plaisir de prendre connaissance du contenu d’une conférence de Stéphane Tirard, depuis sa conférence de 2013. Une conférence grand public constitue un exercice difficile et, malgré quelques petites imprécisions tout à fait compréhensibles, elle propose une vision structurée d’un sujet très vaste, envisagé sur le temps long (plus de deux siècles), le tout avec une posture d’historien des sciences que j’apprécie particulièrement. J’ai hâte de le voir à nouveau à l’œuvre dans une nouvelle conférence !


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